Iran, à cœur ouvert... (2004)

   

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• Les yeux grand ouverts sur la place de l'Imam à Ispahan, plus ville du monde à mon sens.
• Les nombreuses rencontres avec les iraniens
  • L'ascension du Damavand, volcan de 5671 m
  • Une nuit, seul au refuge avec des grimpeurs iraniens

 

Un contexte international tourmenté, un monde qui semble ne jamais avoir été autant divisé entre Islam et occident, le spectre omniprésent de cette guerre en Irak qui rassemble et meurtrit… Après avoir longtemps suivi cette actualité brûlante, nous partons avec Gatien en Iran pour gravir son point culminant, le plus haut volcan de la plaque asiatique, le Mont Damavand (5671 m).

Nous nous étions préparés à ce que nous allions voir, à ceux que nous allions voir, nous n’étions pas prêts… Récit d’une immersion au Moyen Orient, dans un des pays les plus fermés du monde, où les splendeurs sont autant dans les cités que dans le cœur des gens…

 

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Décollage avec une heure de retard de Roissy, je laisse mon cœur à Paris… Décollage vers l’inconnu, décollage vers le mal-connu.

 

Après avoir passé les Alpes, nous survolons la Turquie, les montagnes de la Cappadoce se dévoilent, nous volons plein est, l’horizon s’enflamme, la nuit gagne du terrain, il fait nuit noire. Nous longeons la frontière Irakienne, inquiets de ce qu’ils se passe quelques centaines de kilomètres plus au sud, des centaines de puits de pétrole illuminent l’obscurité.

6h30 plus tard, nous atterrissons à Dubaï, un éden luxueux au milieu de rien. Les parquets miroitent, les limousines se succèdent.

Deux heures d’escale, deux heures de vol, les femmes se voilent, nous arrivons exténués à 3h45 à Téhéran.

 


 

 

Mon gros sac à dos manque. Deux heures d’attente au bureau des réclamations, il arrivera peut-être demain, inch’allah…

Nous hélons un gars qui se fait passer pour un taxi, qui semble pressé au vue de sa conduite sportive voire suicidaire dans un trafic saturé. Enfin l’hôtel, nous sommes exténués. Je me couche à 6h45. Réveil brumeux vers 13h30, encore exténués…

Nous déjeunons à l’hôtel,  puis repos et premières missions internet.

La coutume en Iran est de refuser trois fois avant d’accepter. Internet nous est offert, nous y retournons pour insister, il nous est offert gracieusement.

15h00, j’appelle l’aéroport, aucune nouvelle du sac…

 

Nous appelons également l’ambassade pour les prévenir de notre arrivée, il nous mettent en garde contre les agressions et les faux policiers.

Première escapade, nous prenons enfin la température extérieure, nous nous promenons à pied dans Téhéran par 40°c. Nous déambulons dans le Parc Laleh entre fontaines, palmiers et montagnes embrumées en toile de fond. Un Iranien nous interpelle, nous discutons un quart d’heure avec lui, premier instant, premier échange, bref mais sincère, nous allons dîner dans un petit restaurant.

22h00, je rappelle l’aéroport, toujours pas de nouvelle du sac.

23h20, nous sommes réveillés par le téléphone, le sac est à Téhéran.

 


 

 

Réveil à 8h00 puis taxi jusqu’à l’aéroport.

Le chauffeur est sympa ; nous l’embauchons pour nous conduire à Reyneh, au pied du Damavand, à deux heures de route de la capitale. 

La chaleur nous oppresse, l’air est irrespirable… Nous nous éloignons de Téhéran, gagnions les montagnes arides et lunaires. La température est enfin supportable.


 

En route, Ahmed, notre chauffeur nous paye une boisson fraîche… Les bouteilles sont consignées il faut les finir avant de repartir ! Le Durgh est un breuvage local ( ! ) composé de… lait fermenté et d’eau pétillante…Je finis ma bouteille « cul sec » pour ne pas vexer Ahmed, celle de Gatien avec…

Arrivés à Reyneh, un petit bourg de montagne perché à 2000 mètres d’altitude, nous tombons nez à nez avec Reza, guide, qui nous propose le coucher et le dîner. Nous lui soutirons quelques informations sur la montagne. Finalement son frère nous emmène en 4x4 à Gusfand Sara, une mosquée perchée à 3000 mètres d’altitude située en bout de piste.


 

Arrivés sur place, la pluie tombe, on nous propose de dormir dans un bunker où plusieurs dizaines d’Iraniens s ’entassent. Nous y prenons le thé, on nous offre le déjeuner et les discussions s’enchaînent sur la France, notre profession, nos aspirations… Instant d’une convivialité étonnante à 3000 mètres, au cœur des montagnes perdues d’Iran.

Des Iraniens redescendant du sommet insistent chaleureusement pour que nous figurions sur leur photo de groupe, à grand renfort de blagues et d’éclats de rire.

Les adieux sont cordiaux, amicaux.

Nous montons finalement la tente au dessus de la mosquée, au milieu d’un champ d’opium. Nous n’avons toujours pas payé la taxe de 50 $ obligatoire, la taxe vient à nous. Les deux petits français dans la tente jaune sont remarqués. Nous passons une heure avec des suédois autour d’une tasse de thé, un thé entre européens dans les montagnes reculées d’Iran. 

Le Damavand se livre à nous, les coins de ciel bleu se livrent à nous, les nuages fuient. 

Nous nous couchons vers 21h00, les feux de bois illuminent la montagne pour éloigner des troupeaux, les loups et autres bêtes.

 


 

 

Réveillés toutes les deux heures pendant la nuit, nous nous levons, confions nos sacs à Massoud, un habitant de Gusfand Sara et partons vers 8h00 pour une petite marche d’acclimatation et de reconnaissance.

 

 

 

3100 mètres d’altitude, Gatien ne se sent pas bien, je continue tout seul et pousse jusqu’à 3800 mètres.

Je redescends trois heures plus tard, Gatien ne va pas mieux… Je monterai donc seul au Damavand. Ni lui, ni moi n’envisageons de partir si près du but.

Partage du matériel, Gatien garde la tente, je tenterai de trouver une place dans le refuge situé vers 4100 mètres. Massoud me loue une mule.

A la descente, j’ai croisé les suédois, je vais tenter de les rattraper, je vais tenter le sommet avec eux le 5, conscient de mon retard en matière d’acclimatation. Si je trouve une place au Shelter 3 le 5 au soir, je tenterai à nouveau le sommet le 6 mais ma marge de manœuvre est plus que limitée.

 

Nous nous reposons tout l’après-midi, l’ambiance est étrange, je pars seul demain pour deux ou trois jours, nous nous séparons si loin de la France, dans des montagnes qui imposent l’isolement. 

Certains rescapés du Damavand arrivent très tard, il est 20h00, nous sommes sur le point de nous coucher. C’est sans compter la jovialité de nos amis iraniens qui insistent une fois de plus pour nous prendre en photo , pour nous laisser leur adresse, pour converser un moment sur notre pays qui leur semble si inaccessible. 

 


 

 

5h45, réveil. Je pars vers 6h15, après avoir apporté à Massoud une partie de mes affaires. Je prends le chemin qui mène au Shelter 3, je suis seul, complètement seul .

3200, 3300, 3400 mètres, je rattrape trois iraniens, je les double.

3800 mètres, bientôt 4000, le vent  forcit, se rafraîchit et enfin, à 4115 mètres, le refuge , perché et désespérément seul, face à une vallée aussi immense que lointaine.

Cet abris, à la forme semi cylindrique sembla avoir résisté au temps et aux intempéries. Je pousse la porte, quatre iraniens m’invitent instantanément au thé et m’offrent de quoi me restaurer.

Puis s’en suivent les inévitables questions sur ma vie en France. Ils semblent très curieux de ce monde qui leur paraît si loin et si inaccessible.

Après les inévitables questions, les inévitables photos, il faut être photographié avec le français !

 

  
 

D’ici, la minuscule tente jaune où est resté Gatien n’est plus qu’un vulgaire petit point.

Je me sens bien, après deux heures de repos, je décide de monter pour m’acclimater. Je rattrape un groupe d‘iraniens, nous faisons un bout de chemin ensemble.. Ils n’avancent pas très vite, je reste cependant avec eux de peur de les vexer.
 

Finalement, après avoir inévitablement échangé nos adresses, je pousse seul jusqu’à 4600 mètres. Je me repose une petite demi-heure, en contrebas sont assis deux iraniens. Je me sens bien, mieux vaut ne pas forcer. Je décide de redescendre, je croise les deux iraniens. Il s’agit en fait d’une iranienne et de son petit ami. Elle n’est pas voilée et semble très gênée de cette situation. Après un bref signe de la tête, je passe mon chemin, pressé de retrouver le refuge.

  « Faransavi ? » « C’est toi le français ? » L’accueil est triomphal, tout le monde a entendu parler du petit français. Une fois de plus, le déjeuner et le thé me sont offerts. Je ne compte plus les mains que j’ai serré, à chaque fois, même très brefs, les rapports sont sincères.

Massoud arrive avec les sacs, je lui transmets un petit mot pour Gatien.

Petit mal de crane, je dors une heure.

S’en suivent des photos, des poignées de mains, des discussions enflammées avec des iraniens qui n’ont de cesse de m’ouvrir leurs bras et leur cœur.

Je retrouve les suédois, tente de me défaire de quelques adorables compères mais parfois collants. Je vais dîner avec eux.

20h00, la mer de nuage grignote peu à peu la vallée, elle vient lécher le point jaune où est resté Gatien quelques 1100 mètres plus bas.



 

Quelques photos, quelques mots, je m’allonge vers 21h00 pensant que tous vont aller dormir. Le réveil est plus que matinal demain, à 3h00, je dois être debout.

A première vue, personne n’a l’intention d’aller se coucher. Bien au contraire, les femmes sortent les réchauds, les marmites et les légumes. Le refuge est plein, une quarantaine d’iraniens trônent sur leur couchette, dissimulant difficilement la curiosité qu’ils ont pour le petit français.

 

 

Je sombre dans un demi-sommeil.

22h00, fin du repas, je vais enfin pouvoir dormir…

22h15, c’est l’heure de la prière…

Un vieux bonhomme récite, tout le refuge est tourné vers la Mecque, je feins de dormir, je n’en rate pas une miette, j’observe, j’écoute, je vis cet étrange balai.

23h00, fin de la prière, enfin un peu de repos…

Non, c’est l’heure du conte. Le vieux bonhomme raconte, son public semble conquis, passionné, je le suis tout autant.

Il fait une chaleur étouffante, loi islamique oblige, je ne peux pas me dévêtir les jambes.

Je m’endors finalement écrasé de fatigue.

1h30, visiblement mes camarades ont décidé qu’il faisait trop chaud pour dormir, c’est le moment idéal pour une longue discussion collective…

Je dors finalement de 2h00 à 3h00, le réveil sonne, je suis épuisé…

 


 

 

3h00, juste le temps de me préparer et d’avaler une tasse de thé, je rejoins les suédois pour tenter le sommet. Nous partons à 4h00, il fait nuit noire, mes sensations sont bonnes mais je ne me fais pas trop d’illusions. Cela fait moins de trois jours que je suis sur la montagne, mes compères sont beaucoup plus acclimatés…Ils ont gravi quelques jours plus tôt, le Mont Ararat en Turquie ( 5150 m ). Je les ai prévenus, s’ils marchent trop vite, ils ne m’attendent pas. Si tout se passe bien, il nous faudra certainement plus de sept heures pour atteindre le sommet.

Le ciel s’éclaircit timidement. La mer de nuage emplit toujours la vallée, la température est acceptable et le vent absent.

La mer de nuages se disloque avec le jour, les premières lueurs apparaissent, loin, très loin derrière les montagnes d’Afghanistan, nous devinons au sud les lumières de Téhéran et l’ombre de la montagne, de notre montagne, écrase ces vallées reculées. Nous sommes à 4800 mètres d’altitude.



 

Vers 5000 mètres, mes jambes sont fatiguées mais ma tête fonctionne. Je me sens bien, conscient de l’endroit où je me trouve, conscient du petit point que je représente sur cette carte du monde que je contemple tant.

Les premiers rayons du soleil effleurent ma peau, le vent glacial se lève, la température chute.

5100, 5200, 5300 mètres d’altitude, je commence à croire au sommet. L’oxygène se raréfie, chaque pas dans la neige, chaque geste me le prouve.

Vers 5400 mètres, les fumerolles me rappellent que nous sommes sur un volcan ; les vapeurs de souffre m’asphyxient, je n’ai plus de force, je suis vidé. L’odeur d’œuf pourri m’emplit la gorge comme pour m’empêcher d’avancer. Je concède un mètre, bientôt dix, à mes amis suédois…

 

Puis 8h30, 5671 mètres d’altitude, 130 km/h de vent et par une température de –15°c, je suis en compagnie de Frederik et Tale au sommet de l’Iran, le Mont Damavand !


   
 

Je crois apercevoir la tente où Gatien doit dormir quelques 2670 mètres plus bas. Au nord la Mer Caspienne couverte de nuages, à l’est l’Afghanistan, l’horizon est infini, les pensées le sont aussi.
Nous avons mis quatre heures trente  pour monter, soit deux heures trente de moins que le temps préconisé.

Nous ne restons guère longtemps à cet endroit tant convoité. Le froid est mordant, l’altitude et ses méfaits nous invitent à redescendre.

 

   
 

Après une descente rapide, quelques rencontres d’iraniens terrassés par l’altitude, quelques glissades sur les longs névés, nous arrivons au Shelter 3 à 10h30 soit six heures et demi après l’avoir quitté !

Je me repose une heure, récupère mes affaires, Gatien m’attend au Camp 2 à 3000 mètres. J’y arrive à 13h30 après avoir croisé et discuté avec des dizaines de groupes iraniens en quête du sommet.

 

 

 

La peau de mes orteils n’est qu’un vague souvenir, elle n’existe plus. Il m’est impossible de remettre mes chaussures après les avoir ôtées.

Gatien, pendant mon absence, a fait beaucoup de rencontres d’iraniens, parfois les mêmes que ceux que j’avais croisés. Il a eu régulièrement de mes nouvelles par ce biais.

Frederik et Tale arrivent vers 19h00, nous leur offrons le thé pour fêter cette intense journée.

21h00, je m’endors, mort de fatigue, les pieds scalpés et douloureux.

 


 

 

Réveil 7h30. Il fait trop chaud, journée off.

Les suédois s’en vont, nous passons la journée à nous reposer et à converser avec les iraniens de passage.

Nous négocions avec Massoud, le taxi du lendemain, il vient fumer sa clope avec nous comme chaque soir.

 


 

 

Mauvaise nuit, réveil 7h00, nous démontons le camp et prenons la route pour Téhéran avec Hassan, notre taxi.

Deux heures plus tard, 40 °c, les klaxons et l’air suffocant, nous sommes bien à Téhéran…

Bien qu’il ne soit pas autorisé à le faire, Hassan nous dépose à l’hôtel.

Douche, décrassage et soin des pieds, un petit tour sur Internet et un repas bien mérité dans un fast-food.

Nous rencontrons un iranien qui suspectant notre incompréhension face aux menus, nous passe la commande et déjeune avec nous.

Nous marchons plusieurs kilomètres pour nous rendre au bureau d’Iran Air, nous voulons réserver des billets pour Ispahan.

Mauvaise file d’attente et pas de passeport, aller-retour à l’hôtel.

Les vols pour Ispahan sont complets jusqu’au 12, nous réservons le vol du 12 au 14 août et l’hébergement dans la foulée mais il nous manque quelques dollars… Nouvel aller-retour à l’hôtel.

 L’hôtel Koswar où nous avons passé deux nuits ( payées en France à 51 euros ) nous fait payer la troisième 100 $… Urgence, nous devons trouver moins cher ! Nous téléphonons a plusieurs hôtels, nous nous arrêtons sur l’Hôtel Shiraz, 40 $ la double petit déjeuner inclus.

Nous y réservons sans attendre la nuit du lendemain.

 

   
 
 

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Photos et textes © Pierre Letienne